21/12/2006

Variation autour d'un même texte ou quand Baudelaire inspire Robert Smith

Ah ! Vous voulez savoir pourquoi je vous hais aujourd’hui. Il vous sera sans doute moins facile de le comprendre qu’à moi de vous l’expliquer; car vous êtes, je crois, le plus bel exemple d’imperméabilité qui se puisse rencontrer.

Nous avions passé ensemble une longue journée qui m’avait paru courte. Nous nous étions bien promis que toutes nos pensées nous seraient communes à l’un et à l’autre, et que nos deux âmes désormais n’en feraient plus qu’une ; – un rêve qui n’a rien d’original, après tout, si ce n’est que, rêvé par tous les hommes, il n’a été réalisé par aucun.

Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant un café neuf qui formait le coin d’un boulevard neuf, encore tout plein de gravois et montrant déjà glorieusement ses splendeurs inachevées. Le café étincelait. Le gaz lui-même y déployait toute l’ardeur d’un début, et éclairait de toutes ses forces les murs aveuglants de blancheur, les nappes éblouissantes des miroirs, les ors des baguettes et des corniches, les pages aux joues rebondies traînés par les chiens en laisse, les dames riant au faucon perché sur leur poing, les nymphes et les déesses portant sur leur tête des fruits, des pâtés et du gibier, les Hébés et les Ganymèdes présentant à bras tendu la petite amphore à bavaroises ou l’obélisque bicolore des glaces panachées ; toute l’histoire et toute la mythologie mises au service de la goinfrerie.

Droit devant nous, sur la chaussée, était planté un brave homme d’une quarantaine d’années, au visage fatigué, à la barbe grisonnante, tenant d’une main un petit garçon et portant sur l’autre bras un petit être trop faible pour marcher. Il remplissait l’office de bonne et faisait prendre à ses enfants l’air du soir. Tous en guenilles. Ces trois visages étaient extraordinairement sérieux, et ces six yeux contemplaient fixement le café nouveau avec une admiration égale, mais nuancée diversement par l’âge.

Les yeux du père disaient : «Que c’est beau! que c’est beau ! on dirait que tout l’or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs. » – Les yeux du petit garçon :«Que c’est beau! que c’est beau ! mais c’est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous.» – Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu’une joie stupide et profonde.

Les chansonniers disent que le plaisir rend l’âme bonne et amollit le cœur. La chanson avait raison ce soir-là, relativement à moi. Non-seulement j’étais attendri par cette famille d’yeux, mais je me sentais un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif. Je tournais mes regards vers les vôtres, cher amour, pour y lire ma pensée; je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement doux, dans vos yeux verts,  habités par el Caprice et inspirée par la Lune, quand vous me dites : «Ces gens-là me sont insupportables avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner d’ici ?»

Tant il est difficile de s’entendre, mon cher ange, et tant la pensée est incommunicable, même entre gens qui s’aiment !

Charles Baudelaire, Les Yeux des Pauvres

et...

The Cure, How Beautiful you are

You want to know why i hate you?
well i'll try and explain...

you remember that day in Paris
when we wandered through the rain
and promised to each other
that we'd always think the same
and dreamed that dream
to be two souls as one

and stopped just as the sun set
and waited for the night
outside a glittering building
of glittering glass and burning light...

and in the road before us
stood a weary greyish man
who held a child upon his back
a small boy by the hand
the three of them were dressed in rags
and thinner than air
and all six eyes stared fixedly on you

the father's eyes said "beautiful!
how beautiful you are!"
the boy's eyes said
"how beautiful!
she shimmers like a star!"
the child's eyes uttered nothing
but a mute and utter joy
and filled my heart with shame for us
at the way we are

i turned to look at you
to read my thought upon your face
and gazed so deep into your eyes
so beautiful and strange
until you spoke
and showed me understanding is a dream
"i hate these people staring
make them go away from me!"

the father's eyes said "beautiful!
how beautiful you are!"
the boy's eyes said
"how beautiful! she glitters like a star!"
the child's eyes uttered nothing
but quiet and utter joy
and stilled my heart with sadness
for the way we are...

and this is why i hate you
and how i understand
that no-one ever knows or loves another
or loves another

 

12:45 Écrit par Fr dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

C'est la tradition Je te souhaite un très Joyeux Noël et j'espère que notre amitié "inter-blogs" actuelle sera toujours là demain.
Bisous

Écrit par : Vincent | 25/12/2006

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