23/05/2007

 

Les cravates en soie ne sont plus au goût du jour.

 

Là-bas, il pleut sans cesse.

Là-bas, le bleu n’existe pas.

Là-bas, l’atmosphère est crue et vous goûte les os.

 

Le temps est archer. Il étire, épuise, bande la chair et le cerveau. Il conduit les limites physiques et nerveuses jusqu’au point de non retour. Tout à coup, l’oxygène fait défaut. Les minutes deviennent des siècles, au point que l’on en vient à espérer franchir la frontière qui nous sépare de la délivrance.

Au loin dans la tête, une porte claque. Tout siffle, vibre et ondule. Et peu à peu, on se sent ramollir jusqu’à se restreindre à n’être plus qu’un masse inerte nimbée de silence.

 

Les cravates imperméabilisées sont à présent à la mode. Luisantes à souhait, elles sont moins onéreuses et plus pratiques. D’accessoire esthétique, elles se sont transformées en objet fonctionnel ; Ce sont des bavoirs pour adultes de plus en plus infantilisés.

Et je cherche une cravate bleue, en soie, si douce pour enserrer fermement le cou de mon ami.

 

Il fût une époque où, d’un claquement de doigts, je pouvais changer la couleur des pierres. Il fût un temps où je volais au-dessus de forêts de magnolias.

A présent, le ciel est pourpre. Une vibration sourde imprime à l’existence une sensation de tremblement permanent. C’est la peur qui gronde, les entrailles qui crient, la rythmique infernale des os qui s’entrechoquent. Et je sais, qu’il est proche, qu’il arrive, puant et mugissant.

Il ne me tuera pas, je le sais, je le connais.

Me malmener, me pourrir le cerveau, voilà ce qu’il souhaite. Nothing more, nothing less.

Il me sait docile. Il sait que je ne me débats pas. Je suis déjà défaite, j’ai signé mon acte de capitulation à la naissance.

Et pourtant, j’aimerais remuer mes pieds d’airain, j’aimerais. Seulement voilà… Je ne suis plus qu’une enclume.

 

Le rendez-vous est fixé à un peu plus tard. Je l’ai accepté. Je n’ai besoin de rien à l’exception d’une lampe torche. Il a tout de même glissé dans le creux de ma terreur qu’un petit suisse ne lui déplairait pas. Soit !

« Dis, mamour, si le diable te demande un petit suisse, crois-tu qu’il parle de fromage blanc ou bien d’un helvète de petite taille ou de première fraîcheur ? ».

J’opte pour la première solution, je n’ai pas vraiment d’autre choix, je mets la lampe torche dans la poche de ma veste, l’heure est bientôt arrivée.

 

La rue dans laquelle je marche est sombre et quelque chose d’indéfinissable suinte des murs. J’ai le souffle court. Toujours cette putain d’impression de manquer d’air qui me colle à la peau.  Il faut se cacher, il faut se protéger. Je ne sais pas pourquoi mais je le sens.

Je remarque au loin la devanture éclairée d’un magasin. Je cours vers cette lumière.

Arrivée devant la vitrine, je réalise qu’il s’agit d’un salon lavoir. Peu importe, je pénètre dans les lieux. Le contraste entre les ténèbres de la rue et la lumière blanche m’aveugle. J’entends les machines qui ronronnent. Je sens l’odeur de la lessive. Peu à peu, mes yeux remarquent leurs tambours qui tournent en cadence les uns avec les autres. Je suis seule en ce lieu, je suis seule en moi-même.

 

Un immense comptoir pousse au centre de la pièce. Les quatre angles du lieu sont équipés de téléviseurs allumés.

A l’extérieur, le bruit se rapproche.

Je me précipite derrière le comptoir et me love en son ventre. De ce poste d’observation, je vois distinctement les images diffusées par un des écrans de télévision. J’y vois la rue et ce qu’il s’y passe. A vrai dire, il ne se passe rien et cela dure. Mais pourquoi suis-je donc en proie à un état de terreur irrationnel alors que tout semble calme ? Je réalise soudain le ridicule de la position dans laquelle je me trouve, blottie sous le comptoir d’un salon lavoir. N’importe quoi… A se demander comment on a pu me laisser sortir de l’hôpital avec de tels comportements. « Tout va bien, Madame, vous êtes en voie de guérison. La psychiatrie n’est plus un endroit pour vous ». Franchement, par moment, je me demande si la psychiatrie n’est pas le seul endroit où je me sente chez moi, acceptée telle que je suis. Tu veux crier ? Tu cries. Tu veux pleurer ? Tu pleures. Tu veux dire « merde, qu’on me foute paix ! », tu le dis et puis basta !

 

Je pense à abandonner ma position mais un mouvement dans le téléviseur attire mon attention. Deux lascars traînent un femme. Celle-ci ne se débat pas, elle à l’air assommé. Elle dodeline légèrement de la tête mais rien de plus. Arrivé au centre du rectangle de lumière dessiné par l’éclairage de la devanture, le trio s’arrête net. Un des gars saisit la femme par les aisselles afin de la maintenir debout tandis que son compère commence à descendre la fermeture éclair qui court le long du dos de leur poupée humaine. Tout à coup, je réalise que cette femme ne porte pas de vêtements, que la tirette est greffée à sa peau, à l’endroit de  la colonne vertébrale. Mais c’est dégueulasse ! Pire ! C’est purement atroce à regarder. Au plus la tirette descend, au plus des paquets gluants s’extraient du corps. Certains tombent directement sur les pavés, d’autres s’accrochent à la peau et glissent lentement. Le gars enfonce ses avant bras dans le corps et en fait sortir tout ce que ses mains peuvent saisir avant de balancer ces viscères, ces os et différents organes sur le sol. Il y a à présent tellement de déchets qu’un monticule prend forme. Et cette femme qui continue à bouger la tête, lentement, de droite à gauche, seul « Non » possible à ce qui est en train de se produire.

Les deux hommes laissent tomber leur proie, le tronc complètement évidé, dont la tête encore pleine vient s’étaler dans le coussin de ses propres entrailles en un son mou et humide. Splaoutch !

 

Je n’en peux plus. Je m’en veux de mon inertie, de n’avoir pu décrocher le regard de cette scène macabre, de ne pas avoir essayé d’aider cette femme. Je voudrais hurler mais aucun de son ne sort de ma gorge. Je sens pourtant une énorme contraction dans le thorax. A la place de gueuler, je dégueule.

Black out.

 

 

Ca fait « boum, toc, boum, toc » dans mon crâne. « Hé ! Ho ! Le génie non civilisé qui bosse dans ma caboche, t’aurais pas envie d’un jour de congé ? ».

J’ouvre les yeux et le réglage de l’image s’effectue difficilement. Je réalise peu à peu que je suis chez moi. Bonheur ! De la fumée danse dans les rayons de soleil qui filtrent dans la chambre. Une cigarette… Je ne suis pas seule et cette pensée me réconforte. Je tourne la tête, aïe ! C’est douloureux mais j’aperçois le soleil de ma vie, assis tout près de moi, le regard inquiet. Instinctivement, sa vision me fait sourire de joie et me fait quelque peu oublier la douleur.

─ Comment vas-tu ? Tu n’as pas trop mal ?

─ Ca, oohhh, mon crâne, je…

─ Je sais, le médecin va revenir. Il a dit que tu dois beaucoup te reposer et éviter la lumière. Tu t’es pris un fameux coup.

─ Un coup ? Souviens pas… étais caché sous… et…

─ Chut ! Ne parle pas trop, tu vas te fatiguer. C’est le gérant du Lav-O-Matic qui t’a trouvée, inconsciente. Tu étais sous le comptoir, sans connaissance, la tête nageant dans, comment dire, ton sang et ton vomi. Le pauvre homme était complètement hystérique.

─ Du sang ?

─ Tu as probablement essayé de te relever après avoir gerbé et tu te seras cogné la tête contre le rebord du comptoir. C’est la seule explication possible. Je me demande quand même ce que tu pouvais bien faire là au beau milieu de la nuit. Tu nous as fait une de ses frayeurs !

─ Me cachais… peur.

─ Allez, c’est fini.  Ne t’inquiète pas, tu as juste une belle commotion. Tu m’expliqueras tout ça plus tard. Je vais te donner un antidouleur. Tiens, voila, ouvre la bouche et essaie de ne pas trop bouger la tête.

─ …

─ Je vais appeler tes parents et les rassurer. Je téléphonerai aussi à Thomas pour l’informer de la situation et pour nous excuser de ne pas venir à son anniversaire.

─ cravate… ai pourtant cherché, tu sais.

─ Je sais, ce n’est pas grave. Je suis allée me promener en ville et j’en ai déniché une. Tu connais mon avis sur les cravates mais bon… Puisqu’il fallait offrir une cravate…

─ Merci…

─ Je l’ai achetée dans une boutique que je n’avais jamais vue et pourtant, je dois être passé devant des centaines de fois. Tu as déjà entendu parler d’un magasin appelé L’élégance retrouvée ? C’est tout près de chez tes parents, dans la galerie qui donne sur le carrefour. Ils ont de belles choses mais franchement, c’est cher payé pour une morceau de soie.

─ Suis passée par là… pas vu…

─ Bah ! Tu devais être distraite ! Franchement, j’ai trouvé le type du magasin assez bizarre et pas très propre pour quelqu’un qui vend des articles de luxe. Si il n’y avait pas eu ce stupide cadeau à offrir, je serais sorti immédiatement de cet endroit tellement je m’y sentais mal. Bon, je vais te laisser te reposer. Je parle, je parle…

─ Pas grave…

─ Bon, je vais téléphoner. Tiens ! Je vais aussi appeler ta soi-disant meilleure amie et lui demander si elle n’est pas dingue de te laisser boire comme ça alors qu’elle sait très bien que tu prends des médicaments pour les nerfs.

─ Hein ?

─ Non mais, je ne suis pas né de la dernière pluie. Bon… Bisous. Je ferme la porte, je n’en ai pas pour longtemps. Si tu as besoin de quoi que ce soit, n’hésite pas à m’appeler.

Ah oui, un dernière chose, le médecin a dit que tu devais essayer de manger quelque chose. Il n’y a pas grand-chose dans le frigo, je comptais aller faire des courses ce matin. Est-ce qu’un petit suisse te ferait plaisir ?

 

 

 

19:03 Écrit par Fr dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

bonjour, J'aime bien ta citation d'Oscar Wilde, elle est terriblement réelle
Bonne fin de semaine et bon week-end
vipere47

Écrit par : vipere47 | 25/05/2007

les cravattes... Merci pour ce moment d'évasion... inspirant !

Écrit par : Tarte au chocolat | 31/05/2007

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